23.12.2005
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07.10.2005
Pacifisme
Je suis l'être le plus pacifique qui soit. Mes désirs sont: une modeste cabane avec un toit de chaume, mais dotée d'un bon lit, d'une bonne table, du lait et du beurre bien frais avec des fleurs aux fenêtres; devant la porte quelques beaux arbres. Et si le bon Dieu veut me rendre tout à fait heureux, qu'il m'accorde de voir à peu près six ou sept de mes ennemis pendus à ces arbres. D'un coeur attendri, je leur pardonnerai avant leur mort toutes les offenses qu'ils m'ont faites durant leur vie - certes on doit pardonner à ses ennemis, mais pas avant qu'ils soient pendus.
Heinriche Heine, Pensées et Propos.
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04.10.2005
La femme dans la République
Mais quelque changement et variété de lois qui puisse être, il n'y a jamais eu loi ni coutume, qui ait exempté la femme de l'obéissance, et non seulement de l'obéissance, [mais] aussi de la révérence qu'elle doit au mari, et telle que la loi ne permettait pas à la femme d'appeler le mari en jugement sans permission du magistrat. Or, tout ainsi qu'il n'y a rien plus grand en ce monde, comme dit Euripide, ni plus nécessaire pour la conservation des Républiques, que l'obéissance de la femme au mari, aussi le mari ne doit pas sous ombre de la puissance maritale, faire une esclave de sa femme. Combien que Marc Varron veut que les esclaves soient plutôt corrigés de paroles que de batures, à plus forte raison la femme, que la loi appelle compagne de la maison divine et humaine; comme nous montre assez Homère intro-duisant Jupiter, qui reprend sa femme, et la voyant rebelle, use de menaces, et ne passe point outre. Et même Caton, qu'on disait être l'ennemi juré des femmes, ne frappa jamais la sienne, tenant cela pour sacrilège, mais bien savait-il garder le rang et sa dignité maritale, qui retient la femme en obéissance; ce que ne fera jamais celui, qui de maître s'est fait compagnon, puis serviteur, et de serviteur esclave. Comme on reprochait aux Lacédémoniens, qui appelaient leurs femmes maîtresses et dames, ce que faisaient bien aussi les Romains, ayant [déjà] perdu la dignité maritale, et la marque virile de commander aux femmes. Combien que celles, qui prennent si grand plaisir à commander aux maris efféminés, ressemblent à ceux qui aiment mieux guider les aveugles que de suivre les sages et clairvoyants.
Or la loi de Dieu et la langue sainte, qui a nommé toutes les choses selon la vraie nature et propriété, appelle le mari Bahal, c'est-à-dire le seigneur et maître, pour montrer qu'à lui appartient de commander. Aussi les lois de tous les peuples, pour abaisser le cœur des femmes; et faire connaître aux hommes qu'ils doivent passer les femmes en sagesse et vertu, ont ordonné, que l'honneur et splendeur de la femme dépendraient du mari, de sorte que si le mari est noble, il anoblit la femme roturière; et si la damoiselle épouse un roturier, elle perd sa noblesse, [bien] qu'il y eût anciennement quelques peuples, qui tiraient leur noblesse et qualité des mères, et non pas des pères, comme les Lyciens, Delphiens, Xanthiques, Ilienses, et quelques peuples d'Asie, pour l'incertitude des pères: ou pour avoir perdu toute la noblesse en guerre, comme en Champagne, où les femmes nobles anoblissent leurs maris roturiers, et leurs enfants, pour la cause que j'ai dite: combien que tous les jurisconsultes tiennent, qu'il ne se peut faire par coutume, [eu égard au] droit de tous les peuples, comme dit Hérodote, qui veut que la femme tienne la condition et suive la qualité du mari, et le pays, et la famille, et le domicile, et l'origine: et alors même que le mari fût banni et vagabond, néanmoins, la femme le doit suivre et en cela tous les Jurisconsultes et Canonistes s'accordent. Aussi, toutes les lois et coutumes ont fait le mari maître des actions de la femme, et de l'usufruit de tous les biens qui lui échoient, et ne permettent que la femme puisse être en jugement, soit en demandant ou défendant, sans l'autorité du mari, ou du juge à son refus : qui sont tous arguments indubitables, pour montrer l'autorité, puissance, et commandement que le mari a sur la femme de droit divin et humain et que la sujétion, révérence, et obéissance, que doit la femme au mari en tout honneur et chose licite. Je sais qu'il y a plusieurs clauses et conventions ès traités de mariage, où les femmes ont stipulé qu'elles ne seraient en rien sujettes aux maris: mais tels [pactes] et stipulations ne peuvent empêcher la puissance et autorité du mari, attendu qu'[ils] sont contraires au droit divin et humain, et à l'honnêteté publique, et sont de nul effet et valeur, de sorte même que les serments ne peuvent y obliger les maris: [27-29]
Jean Bodin, Les six livres de la République, (1576, 1596), L.I, ch. III.
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02.10.2005
Le salut des imbéciles
Imbéciles! chaque fois que j'écris votre nom, je me reproche de donner au dernier chapitre de ce modeste petit livre l'apparence d'une espèce de proclamation aux Imbéciles. N'importe! À bien réfléchir, votre salut m'apparaît de plus en plus comme la condition - peut-être surnaturelle - du salut de tous les hommes. Dans la Civilisation des Machines, pourquoi ne tiendriez-vous pas, en effet, la place des pauvres? L'ancien monde sacrifiait le pauvre à sa prospérité, à sa grandeur, à sa beauté, à ses plaisirs. Le monde moderne vous sacrifie à ses expériences démesurées. Il ne vous sacrifie pas de la même manière que l'ancien monde sacrifiait le pauvre. Jadis le pauvre manquait du nécessaire pour que le riche puisse jouir du superflu. Mais l'espèce de pauvreté qui vous est particulière n'enrichit personne, les imbéciles ne sont pas imbéciles pour que certains privilégiés de l'intelligence aient du génie. Il arrivait autrefois que les pauvres se révoltassent. Quel pourrait bien être le but de la révolte des pauvres sinon de dépouiller les riches? La révolte des imbéciles n'a pas de but.
Georges Bernanos, La France contre les robots.
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29.09.2005
C'est la guerre qui fait les hommes
C'est la guerre qui a fait des hommes et des temps ce qu'ils sont. Jamais encore une race semblable à la nôtre n'est entrée dans l'arène de la Terre pour vider entre soi la querelle et proclamer le maître du siècle. Car jamais encore une génération n'a resurgi par un portail aussi grandiose et ténébreux que cette guerre l'a été dans la lumière de la vie. Voilà ce que nous ne pouvons nier, quand bien même plus d'un le voudrait : le combat, père de toutes choses, est aussi le nôtre ; c'est lui qui nous a martelés, ciselés et trempés pour faire de nous ce que nous sommes. Et toujours, si longtemps que la roue de la vie danse en nous sa ronde puissante, cette guerre sera l'essieu autour duquel elle vrombit. Elle nous a formés au combat, et tant que nous serons, nous resterons des combattants. Certes elle n'est plus, ses champs de carnage sont délaissés et maudits comme la chambre de torture et la colline au gibet, mais son esprit est entré en nous, les serfs de sa corvée, et jamais plus ne les tiendra quittes de son service. Et s'il est en nous, c'est qu'il est en tous lieux, car c'est nous qui formons le monde, non l'inverse, contemplateurs que nous sommes au sens on ne peut plus créateur. Ne l'entendez-vous pas rugir, surgi des villes par milliers, des orages comme des tours de toutes parts en surplomb, comme jadis, quand les batailles nous étreignaient de leur étau ? Ne voyez-vous brûler sa flamme dans les yeux de chacun des êtres ? Il arrive qu'il s'endorme, mais si la terre vient à trembler, c'est lui qui gicle bouillonnant de tous les cratères en feu.
Il n'empêche : le combat n'est pas seulement notre père, il est aussi notre fils. Nous l'avons engendré, comme il a fait de nous. Martelés que nous sommes et ciselés, mais aussi brandisseurs de marteaux, manieurs de ciseaux, forgerons et acier tout ensemble, poigne et geyser d'étincelles, martyrs de nos propres actes, poussés par nos propres pulsions.
Dans le cocon bien clos d'une même culture, nous vivions tous ensemble, plus proches que jamais hommes ne l'ont été, dispersés à nos affaires et plaisirs, filant par places lumineuses et puits souterrains, dans les cafés où nous cernaient les miroirs éclatants, les rues, guirlandes colorées de lumière, les bars pleins de liqueurs chatoyantes, les tables de conférence et le dernier cri, à chaque heure sa nouveauté, à chaque jour son problème résolu, à chaque semaine sa sensation, au fond de tout une insatisfaction énorme que le vacarme couvre de sa chape. Toujours féconds en technique, nous étions, avec le sourire de Ben Akiba, rendus au terme de l'art, nous avions résolu les énigmes de l'univers, ou croyions être en passe d'y toucher. On arrivait quasiment aupoint de cristallisation, l'avènement du surhomme était proche.
Ainsi vivions-nous sans penser, et n'en étions pas peu fiers. À nous, fils d'une époque enivrée de matière, le progrès semblait un accomplissement, la machine la clef de la similitude au divin, la lunette et le microscope les organes de la connaissance. Mais sous la coque toujours plus brillamment polie, sous les atours dont nous nous attifions comme des magiciens de foire, nous restions aussi nus et bruts que les hommes des forêts et des steppes.
On le vit bien lorsque la guerre déchira la communauté de l'Europe, lorsque, derrière des drapeaux et des symboles pour lesquels la plupart, et depuis fort longtemps, n'avaient plus qu'un sourire incrédule, nous nous affrontâmes en choc décisif à la manière immémoriale. Alors l'humain se revancha en fracassante orgie de tout ce qu'il avait laissé perdre. Alors ses pulsions, trop longtemps endiguées par la société et ses lois, redevinrent l'unique et le sacré et l'ultime raison. Et tout ce que le cerveau avait au cours des siècles taillé d'arêtes sans cesse plus tranchantes ne servit plus qu'à accroître la force du poing au-delà de toute mesure.
Tout est maintenant derrière nous, noir et angoissant comme une forêt que l'on traverse dans la nuit. Qui ne pourrait comprendre que le souffle s'y accélère ? Nous avons plongé tête baissée dans ce vécu, et nous en revenons autres que nous ne fûmes.
Qu'est-il arrivé tout au fond ? Suppôts de la guerre et ses créatures, hommes dont la vie menait fatalement à la guerre, qui la projeta dans des voies nouvelles, vers des buts nouveaux - qu'avons-nous été pour elle, et qu'a-t-elle été pour nous ? Question à laquelle aujourd'hui plus d'un cherche une réponse. Les pages que voici prétendent à leur tour en traiter.
Ernst Jünger, La guerre comme expérience intérieure.
21:40 Publié dans Les nuits de Walpurgis | Lien permanent
26.09.2005
Le sauvage et le primitif
Le Comte
Prenez garde, je vous prie, que je n'ai point insisté du tout sur cette triste hérédité, et que je ne vous l'ai point donnée comme une preuve directe de la justice que la Providence exerce dans ce monde. J'en ai parlé en passant comme d'une observation qui se trouvait sur ma route; mais je vous remercie de tout mon coeur, mon cher chevalier, de l'avoir remise sur le tapis, car elle est très digne de nous occuper. Si je n'ai fait aucune distinction entre les maladies, c'est qu'elle sont toutes des châtiments. Le péché originel, qui explique tout, et sans lequel on n'explique rien, se répète malheureusement à chaque instant de la durée, quoique d'une manière secondaire. Je ne crois pas qu'en votre qualité de chrétien, cette idée, lorsqu'elle vous sera développée exactement, ait rien de choquant pour votre intelligence. Le péché originel est un mystère sans doute; cependant si l'homme vient à l'examiner de près, il se trouve que ce mystère a, comme les autres, des côtés plausibles, même pour notre intelligence bornée. Laissons de côté la question théologique de l'imputation, qui demeure intacte, et tenons-nous-en à cette observation vulgaire, qui s'accorde si bien avec nos idées les plus naturelles, que tout être qui a la faculté de se propager ne saurait produire qu'un être semblable à lui. La règle ne souffre pas d'exception; elle est écrite sur toutes les parties de l'univers. Si donc un être est dégradé, sa postérité ne sera plus semblable à l'état primitif de cet être, mais bien à l'état où il a été ravalé par une cause quelconque. Cela se conçoit très clairement, et la règle a lieu dans l'ordre physique comme dans l'ordre moral. Mais il faut bien observer qu'il y a entre l'homme infirme et l'homme malade la même différence qui a lieu entre l'homme vicieux et l'homme coupable. La maladie aiguë n'est pas transmissible; mais celle qui vicie les humeurs devient maladie originelle, et peut gâter toute une race. Il en est de même des maladies morales. Quelques-unes appartiennent à l'état ordinaire de l'imperfection humaine; mais il y a telle prévarication ou telle suite de prévarications qui peuvent dégrader absolument l'homme. C'est un péché originel du second ordre, mais qui nous représente, quoique imparfaitement, le premier. De là viennent les sauvages qui ont fait dire tant d'extravagances et qui ont surtout servi de texte éternel à J.-J. Rousseau, l'un des plus dangereux sophistes de son siècle, et cependant le plus dépourvu de véritable science, de sagacité et surtout de profondeur, avec une profondeur apparente qui est toute dans les mots (I). Il a constamment pris le sauvage pour l'homme primitif, tandis qu'il n'est et ne peut être que le descendant d'un homme détaché du grand arbre de la civilisation par une prévarication quelconque, mais d'un genre qui ne peut plus être répété, autant qu'il est permis d'en juger; car je doute qu'il se forme de nouveaux sauvages.
Joseph de Maistre, Les soirées de Saint-Pétersbourg, deuxième entretien.
02:45 Publié dans Thé au logis | Lien permanent
24.09.2005
Hodie Christus natus est
Choeur des moines de l’ Abbaye de Citeaux
Hodie Christus natus est
Hodie Salvator apparuit
Hodie in terra canunt Angeli,
laetantur Archangeli
Hodie exsultant justi, dicentes
Gloria in excelsis Deo,
Et in terra pax hominibus bonae voluntatis.
Alleluia.
13:35 Publié dans Louanges | Lien permanent
21.09.2005
Le secret des Romains
Les Romains connaissaient un secret oublié du monde moderne : ils savaient que les institutions religieuses peuvent jouer un rôle analogue à celui des individus hors du commun pour soutenir la cause de la gloire civique. A ce titre, la religion peut être utilisée pour éduquer le petit peuple, voire pour le terroriser si cela est nécessaire, afin qu'il en vienne à préférer le bien public à toute autre forme de bonheur. C'est au cours de son analyse du rôle des augures que Machiavel prête le plus d'attention aux moyens utilisés par les Romains pour encourager un tel patriotisme. Avant d'aller à la bataille, les généraux romains prenaient toujours bien soin d'annoncer que les augures étaient favorables. Ainsi, les troupes partaient se battre avec confiance, certaines de leur victoire, et cette confiance les amenait, en retour, à se comporter avec une virtù telle qu'elles triomphaient, presque à chaque fois, le jour même. Cependant, et cela n'a rien d'anodin, Machiavel est encore plus impressionné par la manière dont les Romains faisaient usage de leur religion pour instaurer la terreur dans la population tout entière et obtenir d'elle qu'elle se conduise avec un sens de la virtù dont elle n'eût jamais pu faire montre autrement. L'exemple le plus dramatique de cette attitude se trouve dans le chapitre XI. « Après la déroute des Romains à Cannes face à Hannibal, une multitude de Romains s'étaient réunis. Désorientés, ils étaient convenus de quitter l'Italie. » Lorsque Scipion eut vent de ce projet, il rencontra ces citoyens et, « l'épée nue à la main », il leur fit jurer solennellement de ne pas abandonner leur patrie. C'était une manière de les obliger à faire preuve de virtù : bien que « ni l'amour de la patrie, ni ses lois » n'aient pu les contraindre à demeurer en Italie, ils y restèrent néanmoins, tenus par la crainte du blasphème qu'eût constitué la violation de leur serment ».
Quentin Skinner, Machiavel.
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18.09.2005
Un malheureux hasard
L'armée la plus dangereuse n'est [...] pas celle des êtres qui ne sont pas nés, mais de ceux qui n'auraient en fait jamais dû naître, ces existences issues d'un malheureux hasard, dont les villes commencent à grouiller.
E. Jünger, Le coeur aventureux, 1929.
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Le doute, ce père de la lumière
Le doute, ce père de la lumière, est aussi l'un des ancêtres des ténèbres. Nous sommes plongés dans la nuit convulsive de l'incroyance dont l'aspect infernal de nos villes scintillantes de lumières constitue un terrifiant symbole. La géométrie de la raison voile une diabolique mosaïque qui s'anime parfois de façon effrayante; nous jouissons d'une terrible sécurité. Notre chemin nous mène à travers un paysage que la science défigure de plus en plus avec ses décors artificiels - chacun de ses hauts faits rend ce chemin plus contraignant, et il ne peut y avoir de doute sur son aboutissement. Ne plus pouvoir douter, ne même plus pouvoir participer au côté obscur de la foi: voilà l'état suprême du retrait de la grâce, l'état de mort glaciale dont la putréfaction elle-même, ce dernier souffle sombre de la vie, s'est évanouie.
C'est pourquoi les productions et les hommes de la civilisation absolue offrent aussi une apparence d'étrange conservation: ils font penser à ces têtes momifiées qu'on a recouvertes de masques de métal poli. Le sport moderne, l'industrie des loisirs, de la littérature, des musées et de l'hygiène et tous leurs accessoires correspondent à une zone arctique du sentiment - du travail lapon, dirait E.T.A. Hoffmann. D'où vient que ces magnifiques corps de femmes, entraînés, bronzés et mis en forme grâce à tous les moyens de l'art cosmétique, soient aussi fades pour l'appétit que les pommes californiennes ? Ce que je nomme le racornissement épidermique Walt Whitmanien, cette ruée du puritanisme dans les thérapies naturelles, est véritablement tombé au-dessous du niveau du mal ; c'est la résorption du péché originel par la stérilité. Cette complète neutralité, ce total daltonisme de la civilisation qui se manifeste, entre autres, dans la confusion du crime et de la maladie, des valeurs et des chiffres, du progrès et de la rédemption, est pourtant une ultime conséquence du mal, même si ce dernier n'est plus aussi virulent - à la manière des spirochètes au stade latent de la syphilis. Cette castration morale, la totale excision de la conscience morale engendre un étrange état où, de serviteur du mal, l'homme se transforme en une machine du mal. De là vient que l'individu provoque une impression mécanique, mais l'ensemble des rouages une impression satanique.
Ernst Jünger, Le coeur aventureux, version de 1929.
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17.09.2005
Réflexions pour le mois de septembre
Par Mgr Williamson – La Reja - 13 Septembre 2005
Il y a un mois j’ai confié à l’Internet le jugement, entre autres, qu’un accord entre Rome et la Fraternité " semble impossible ", car " si la Fraternité se ralliait, la résistance de la Tradition continuerait, " et si le Pape rejoignait les positions de la Fraternité, il aurait une guerre implacable à sa gauche.
Autrement dit, entre la Tradition Catholique et les positions de la Rome actuelle, il y une grande distance, qui ne dépend pas des personnes qui prennent ces positions, mais des positions qu’elles prennent. Entre ces positions de part et d’autre, toute conciliation est impossible. Si par exemple de deux mathématiciens l’un affirme que 2 et 2 font 4 tandis que l’autre affirme qu’ils font 5, les positions son inconciliables. Les deux personnes peuvent se rejoindre dans la position vraie ou dans la position fausse, mais jamais 2 et 2 ne pourront en même temps faire et 4 et 5.
Ainsi dans le différend actuel entre Rome et la FSSPX, les personnes de Rome peuvent rejoindre la position de la FSSPX, ou les personnes de la FSSPX peuvent – théoriquement ! – rejoindre les positions de Rome. Mais les positions conciliaires de la Rome actuelle resteraient aussi fausses que 2 et 2 font 5, tandis que les positions de la Tradition resteraient aussi vraies que 2 et 2 font 4. Cela veut dire que même si la FSSPX – à Dieu ne plaise – venait à quitter les positions de la Tradition, celles-ci ne continueraient pas moins à être défendues par les amis de la Vérité, tandis que si le Pape de son côté abandonnait complètement les positions conciliaires, celles-ci ne cesseraient pas d’être défendues (avec acharnement) par les amis du Concile. C’est dans ce sens-là que j’ai voulu dire que si la Fraternité se ralliait, la résistance de la Tradition continuerait. Je n’ai absolument pas voulu dire que les défenseurs de la Tradition, ou la Fraternité St Pie X, risquaient de se diviser à l’occasion de cette audience accordée le 29 août par le Saint Père au Supérieur Général de la Fraternité.
Je crois que bon nombre de ceux qui ont lu ces " Réflexions " du mois passé ont bien compris ce qu’elles voulaient dire, mais parmi ceux qui n’ont pas compris les uns espèrent une division de la Fraternité autant que d’autres la craignent, et pour cela la moindre indication d’une telle division est rapidement mise en relief.
Pourtant rien n’indique pour le moment qu’il y aura une telle division. Les quatre évêques de la Fraternité St. Pie X sont unanimes que d’une part le Concile Vatican II a mis en péril le dogme de la Foi, mais que d’autre part les autorités de l’Église officielle sont toujours à respecter en tant que telles, que c’est de leur retour aux positions de la Tradition Catholique que dépend le salut de l’Église, et donc que la Fraternité doit faire tout ce qu’elle peut pour promouvoir ce retour. Et pour ce faire, elle doit en premier ne pas abandonner elle-même la Tradition, au contraire, elle doit montrer par son exemple combien cette Tradition, dont on supposait qu’elle devait mourir dans le monde moderne, est pourtant vivante, et aussi féconde que jamais.
Mais là je viens de dire " pour le moment ", donc je crains une division pour après-demain ? Non ! Par ce " pour le moment " je ne fais que signaler ce que j’ai signalé dans les " Réflexions " du mois d’août, à savoir que la fidélité à la vérité est une grâce de Dieu qui n’est due à personne, et alors " Celui qui estime qu’il se tient debout, qu’il fasse attention de ne pas tomber ", parole de St. Paul (I Cor. X, 12).
Donc tant que les autorités de notre Mère, l’Église, souffrent la lèpre de l’hérésie néo-moderniste, prions Dieu pour que nous gardions l’équilibre juste, en nous éloignant d’eux ni trop peu, car ils ont la lèpre, ni trop, car l’Église reste notre Mère. C’est un équilibre délicat, mais les quatre évêques de la Fraternité entendent unanimement le garder. Dieu aidant, et sa Très Sainte Mère.
14:05 Lien permanent
16.09.2005
Le Chevalier à la Triste Figure
Puissions-nous ne jamais vieillir au pont de ne plus savoir rire comme il convient des actions de ceux qui soudain, comme des bons à rien, se levèrent et partirent parce que les livres leur avaient tourné la tête. Puissions-nous, au contraire, être toujours avec ceux qui s'en allèrent un beau matin, solides sur leurs étriers, en plein soleil, remplis de confiance en eux-mêmes et de foi dans les trésors du monde. On ne peut se lasser d'entendre parler d'eux, de leur enthousiasme, de leur combat et de leur perte. Que vaut à ce prix le succès que le boutiquier mesure à son aune? Plutôt que l'aventurier balzacien, méridional et rusé, qui marche sur la grande ville et parviendra à la conquérir, j'aime les héros de Stendhal chez qui le feu nordique brûle avec la flamme fière et sauvage des Vikings et des nobles croisés, et dont cet homme étonnant, dans ses meilleurs moments, raconte la vie d'une voix qui hésite entre le rire et les larmes. Mais, plus encore que les Julien Sorel et les Fabrice del Dongo, j'aime le Chevalier de la Triste Figure.
Ernst Jünger, Le coeur aventureux (version de 1929)
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12.09.2005
Archéo-poésie
"La sûreté des trônes se fonde sur la poésie", écrivait le feld-maréchal comte de Gneisenau, le rénovateur de l'armée prussienne qui permit Waterloo, répondant ainsi à ce mot de Hölderlin: "ce qui demeure, ce sont les poètes qui le fondent".
18:10 Lien permanent
11.09.2005
Les soirées de Pétrograd
Les journaux confirment l'élection du cardinal Della Chiesa, qui a déclaré vouloir prendre le nom de Benoît XV. Le gouvernement s'est héroïquement transporté à Bordeaux. Les Russes, conquérants d'une partie de la Prusse orientale, nomment désormais Saint-Pétersbourg Pétrograd, signe merveilleux - et ridicule - d'une haine sans merci. Je ne me vois pas lisant Les soirées de Pétrograd par Joseph de Maistre.
Léon Bloy, Au seuil de l'apocalypse.
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06.09.2005
Finitude
Ce que nous avons d'être nous dérobe la connaissance des premiers principes, qui naissent du néant, et le peu que nous avons d'être nous cache la vue de l'infini.
Pascal, Pensées, n°84, Laf. 199, Br. 72.
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02.09.2005
Le salut et la liberté
Le passage du salut à la liberté est l'acceptation d'un monde humain fini et l'abandon du monde infini divin.
G. Mairet, La fable du monde.
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29.08.2005
Tocqueville à Gobineau
Tocqueville, ce 13 novembre 1855
J'ai reçu, il y a à peu près un mois, mon cher ami, la lettre que vous m'avez écrite de Téhéran le 7 juillet. Je vous aurais répondu plus tôt si j'avais su comment vous faire parvenir ma lettre. Mais je suis devenu, volontairement, si étranger à ce qui se passe dans la partie de notre planète que nous occupons, que j'ignore qui dirige aujourd'hui le service des dépêches au ministère des Affaires étrangères et que j'ai attendu que mon neveu qui, comme vous le savez sans doute, est un peu de la boutique, vint me voir pour le charger de la présente missive.
J'étais inquiet de vous. Car, sans reproche, vous ne m'avez pas gâté en fait de nouvelles depuis votre départ de France et j'ai été obligé d'écrire à Vienne à votre ami de Serre pour savoir si vous n'étiez pas noyé dans la mer Rouge ou dans le golfe Persique. Votre lettre m'a entièrement rassuré. Le résultat que vous m'annoncez dépasse mes espérances. Cinquante jours de désert sous la tente sans en être fatigué, voilà qui est admirable. Faites, je vous prie, nos félicitations aux deux voyageuses sans oublier le cheval et l'âne qui les portaient et qui me paraissent mériter une mention particulière; car, dans pareille aventure, une bonne part du succès est dû aux qualités de la monture. Maintenant que je ne crains plus pour votre caravane les dangers du voyage, mon imagination s'effarouche un peu pour vous de l'idée du choléra. J'ai lu dans le journal qu'il sévissait avec grande violence au lieu où vous êtes et que plusieurs domestiques de l'ambassade en étaient morts. Ne me laissez plus, je vous prie, six mois sans me donner signe de vie.
Je vous conterai en deux mots mon histoire depuis que nous nous sommes quittés. Peu de temps après votre départ de Paris, je suis venu m'y établir moi-même pour quelques semaines et, quand les beaux jours sont arrivés, je suis venu ici. J'y habite depuis cinq mois, j'espère bien y rester deux encore. Je vis le matin dans mon cabinet où je travaille sérieusement, l'après-midi dans les champs où je surveille des travaux d'une autre espèce. Je me suis porté passablement. Le temps a passé avec une rapidité prodigieuse; je n'en ai jamais passé aucun qui m'ait paru plus agréable. II est fâcheux de ne bien connaître l'art de vivre que quand la vie est si avancée
Je trouve très ridicule, mon cher ami, d'envoyer à plus de mille lieues de chez soi un petit morceau de papier aussi peu intéressant que cette lettre. Cela n'en vaut pas la peine sans doute. Mais que voulez-vous que vous dise de curieux un campagnard tel que moi ? C'est vous qui devez avoir l'esprit plein de choses intéressantes à raconter. Faites-moi part, je vous prie, de quelques-unes. Vous voilà au cceur du monde asiatique et musulman; je serais bien curieux de savoir à quoi vous attribuez la rapide et en apparence inarrêtabde décadence de toutes les races que vous venez de traverser, décadence qui en a déjà livré une partie et les livrera toutes à la domination de notre petite Europe qu'elles ont fait tant trembler autrefois. Où est le ver qui ronge ce grand corps? Les Turcs sont des lourdaux que la nature semble n'avoir destinés qu'à être trompés et battus par tout le monde. Mais vous habitez aujourd'hui au milieu d'une nation musulmane qui, s'il faut en croire les voyageurs, est intelligente, raffinée même; qui l'entraîne depuis des siècles dans cette irrémédiable décadence? Est-ce seulement affaire d'équilibre ? Serait-ce que nous avons monté pendant que ceux-ci restaient à la même place ? Je ne le crois point. Je crois qu'il y a eu mouvement, de deux parts, mais mouvement en sens contraire. Vous dites que nous ressemblerons un jour à la canaille que vous avez sous les yeux; peut-être. Mais avant que cela n'arrive, nous serons ses maîtres. Quelques millions d'hommes qui, il y a peu de siècles, vivaient presque sans abri dans des forêts et des marécages, seront avant cent ans les transformateurs du globe qu'ils habitent et les dominateurs de toute leur espèce. Rien n'est plus clairement annoncé d'avance dans les vues de la Providence. Si ce sont souvent, je l'avoue, de grands coquins, ce sont du moins des coquins à qui Dieu a donné la force et la puissance et qu'il a mis manifestement pour un temps à la tête du genre humain. Rien ne tiendra devant eux sur la surface de la terre. Je n'en fais aucun doute. Je crains que ceci ne vous semble sonner un peu l'hérésie philosophique. Mais si vous avez pour vous la théorie, j'ai la confiance que j'aurai pour moi les faits, bagatelle qui n'est pas sans importance.
Mais me voilà bien loin d'Ispahan. J'y reviens pour vous embrasser de tout mon cceur et vous prier de ne pas tarder si longtemps à m'écrire. Vous savez que je ne serai jamais indifférent à ce qui vous touche. À mon retour à Paris je verrai s'il y a quelque chose à faire du côté de l'Institut et tout ce qui est possible sera fait. Rappelez-nous particulièrement au souvenir de Mme de G. Embrassez pour nous Mlle Diane et croyez à ma sincère amitié.
A de Tocqueville.
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27.08.2005
In vino
Un vieil évêque danois, je m'en souviens, me dit un jour qu'il y avait de nombreuses façons d'arriver à la vérité, et que le bourgogne en était une.
K. Blixen, Sept contes gothiques.
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23.08.2005
Apocalypse de notre temps
"Un homme comme Lénine est un grand diable saint qui croit en la complète destruction de la puissance. Cela laisse les hommes indescriptiblement nus, dépouillés, misérables, lamentables et humiliés. Abraham Lincoln est un demi-diable saint qui croit presque en la complète destruction de la puissance. Le Président Wilson est un vrai diable saint qui croit vraiment en la destruction de la puissance - mais il tourne à la mégalomanie et à la tyrannie neurasthénique. Tous les saints se changent en diables - Lénine, Lincoln et Wilson sont de vrais saints tant qu'ils restent de pures individualités - tous les saints se changent en diables dès qu'ils touchent à l'aspect collectif des hommes.
Alors, ils les pervertissent: ainsi Platon. Les grands saints ne conviennent qu'aux individualités, c'est-à-dire à une part de notre nature seulement, car dans les couches profondes de notre être, nous sommes collectifs; nous n'y pouvons rien. Soit notre moi collectif vit, agit et trouve sa raison d'être dans une pleine relation de puissance, soit il se renferme et mène une misérable vie de conflits, et en cherchant à détruire la puissance, il se détruit lui-même.
Mais, de nos jours, prime la volonté de détruire la puissance. De grands monarques comme le dernier Tsar - nous voulons dire grands par leur position - sont rendus presque débiles par la contre-volonté des masses, ou leur volonté d'anéantir la puissance. Les rois modernes sont niés au point d'en devenir presque idiots. Il en va de même pour tout homme au pouvoir, à moins qu'il ne soit lui-même destructeur de pouvoir, méchant oiseau paré des plumes du paon: les masses, alors, le soutiendront. Comment les masses hostiles à la puissance (et surtout la fameuse classe moyenne) pourraient-elles avoir un roi qui soit plus qu'un objet ridicule ou pathétique ?
L'Apocalypse est à l'œuvre depuis près de deux mille ans, face cachée du christianisme, et son ouvrage est presque achevé. Car l'Apocalypse ne vénère pas la puissance. Cette chétive veut assassiner les puissants, et s'emparer du pouvoir.
Judas devait livrer Jésus aux puissants, en raison de la négation et du subterfuge inhérents à l'enseignement de Jésus. Jésus avait pris une position de pure individualité, même avec ses disciples. Il ne s'est jamais réellement mêlé à eux, il n'a pas même travaillé ou agi avec eux. Il n'a jamais cessé d'être seul. Il les a suprêmement intrigués, et, dans une partie de leur être, il les a abandonnés. Il a refusé d'être leur seigneur tout-puissant en ce monde. La puissance d'hommage que recélait un homme comme Judas s'est sentie trahie, aussi a-t-il trahi à son tour: d'un baiser. De même, la Révélation devait-elle être insérée dans le Nouveau Testament pour donner le baiser de mort aux Évangiles."
D.H. Lawrence, Apocalypse.
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22.08.2005
Pascal à contre-nuit
"Ce n'est pas que je lise Pascal, mais je l'aime comme la victime la plus instructive du christianisme, lentement assassinée dans son corps d'abord et ensuite dans son âme, selon la logique intégrale de la forme la plus effoyable de la cruauté inhumaine."
Ecce homo, Pourquoi je suis si malin? § 3.
17:53 Lien permanent | Commentaires (0)
18.08.2005
De la simplicité du comte de Montesquiou
M. Robert de Montesquiou est très admiré des gens du monde - comme Wagner. Les personnes, qui au fond n'aiment que l'opérette et La Favorite et, en littérature, trouvent M. Leconte de Lisle incompréhensible et M. Mallarmé insensé, se pâment à La Walkyrie et se pâmeront au Chef des odeurs suaves, se consolant d'être des imbéciles, en se donnant l'illusion d'être des précurseurs. La faveur dont jouit M. Robert de Montesquiou ne serait donc pas une raison de l'admirer, mais ce n'est pas non plus une raison pour lui en vouloir, comme font plusieurs. Cela n'a simplement pas de rapport avec son talent, qui est assez fort pour resister à tout, même à la mode. Mais de plus libres esprits, encore asservis pourtant à certains paradoxes un peu fanés, qui tournent déjà au préjugé, ne le comprennent pas mieux, à mon modeste sens, en l'aimant comme une sorte de Prince de la Décadence, régnant en despote capricieux sur toutes les corruptions de l'esprit et tous les raffinements de l'Imagination. C'est un domaine attirant, mais limité, et qui de plus en plus semble ouvert à tout le monde. L'élégance et le péché ne sont pas des choses profondes. Le satanisme est assez court et le dandysme aussi. Les vraies royautés doivent être fondées sur une naissance plus haute ou sur une plus immatérielle conquête. A supposer même que personne ne vînt le détrôner, M. Robert de Montesquiou, s'il n'était que cela, ne serait qu'un exemplaire original et somptueux du banal jeune homme contemporain. Mais qu'on les compare, on verra les différences ou plutôt la contradinion, et peut-être dégagera-t-on mieux la nature véritable du poète des Chauves-souris.
La génération proprement décadente eut pour décret constitutif ces lignes de Théophile Gautier dans la préface des Fleurs du mal, qui non seulement fit prendre conscience aux jeunes gens de leurs pires faiblesses intellectuelles, mais leur persuada qu'elles étaient une supériorité bien digne d'être conservée et accrue. Il déclare que le style des décadences, " la langue marbrée déjà des verdeurs de la décomposition et comme faisandée ", est bien " l'idiome nécessaire et fatal des peuples et des civilisations où la vie factice a remplacé la vie naturelle et développé chez l'homme des besoins inconnus ". Cette vie factice et même la dépravation qui en est la conséquence sont supérieures à la vie intellenuelle et morale des âges classiques comme " une femme plus mûre, employant toutes les ressources d'une coquetterie savante, devant une toilette couverte de flacons d'essences, de lait virginal, de brosses d'ivoire et de pinces d'acier " à " une simple jeune fille n'ayant d'autre cosmétique que l'eau de sa cuvette ". Quant à la dépravation, c'est " une preuve de grandeur ". Car " la dépravation, c'est-à-dire l'écart du type normal, est impossible à la bête, fatalenent conduite par l'instinct immuable. "
Ces théories qui semblèrent neuves et qui paraissent déjà singulièrement surannées, à qui l'on voudrait appliquer le mot profond de Dostoïevski : "un paradoxe, c'est l'envers d'un préjugé, ce n'est pas plus que lui la vérité ", ces théories eurent, pour ne retenir ici que celles-là, deux graves conséquences. La première fut de substituer à l’admiration que tout noble esprit devrait vouer à Baudelaire, comme au plus grand poète du XIXe siècle, comme au seul intellectuel et classique, en franche opposition avec le romantisme, les sentiments que peut inspirer un pur satanique et décadent, fatalement destinés à osciller entre l'engouement et l'irritation, à créer autour de la réalité géniale de Baudelaire une obscurcissante légende qui n'est pas dissipée aujourd'hui encore (M. Robert de Montesquiou est en train d'être victime d'une légende identique). La deuxième conséquence fut d'enfanter des générations qui se continuent sans cesser guère de se ressembler, et dont nous voudrions différencier profondément M. Robert de Montesquiou, au lieu d'en faire leur chef comme il est leur dieu. Vous les connaissez tous, ces jeunes gens, si vous en connaissez un. Ils sont tous pareils. D'abord ils ont tous une " maladie de la volonté ". Ils ne peuvent pas vouloir, d'où ils ne savent agir et ne veulent pas penser. La plupart s'en glorifient, d'autres affectent de s'en plaindre, comme d'une faiblesse infiniment distinguée. Quelques-uns sentent la profondeur du mal, ses ravages dans l'esprit et dans l'action, mais ne peuvent changer, justement parce que pour cela il faudrait vouloir. Si ce n'était la plus pitoyable des misères, ce serait la plus écœurante des banalités.
Or, ce qui frappe d'abord chez M. de Montesquiou c'est la volonté, adroite, tenace, impérieuse, toute-puissante. Sa conversation en est l'image. Sa gloire en est le triomphe. Dès qu'il parle, on est dompté par un rythme puissant qui étonne d'abord, habitué qu'on est aux molles voix, sans accents, d'aujourd'hui. La riche musique de sa voix rappelle ces vers admirables des Fleurs du mal sur
ces concerts, riches de cuivre,
Dont les soldats parfois inondent nos jardins,
Et qui, dans ces soirs d'or où l'on se sent revivre,
Versent quelque héroïsme au coeur des citadins.
Il ressemble plus à ces conquistadors que M. de Heredia a immortalisés, qu'aux névrosés d'aujourd'hui. Ne dit-il pas lui-même, dans une de ses théories originales où il entre toujours tant de vérité, qu'il veut faire cesser cette loi stupide qui veut que les mauvais écrivains fassent fortune et que les grands meurent de faim, que le talent doit servir, non pas au moins à cela, mais aussi à cela ?
Le décadent est généralement ignorant, au moins de ce qui n'est pas les littératures de décadence. Il n'est jamais réfléchi, et son œuvre, s'il n'est pas encore arrivé à la stérilité littéraire, reflète avec les nuances morbides de ses sensations le néant de sa pensée. M. de Montesquiou est profondément nourri des littératures classiques, comme ses épigraphes, choisies avec un art exquis, suffiraient à le prouver. Mais par-dessus tout, et c'est là ce que, en commençant, nous reprochions à ses plus fervents admirateurs de ne pas voir, ce qui les fait rester en dessous de la vérité dans leurs plus grands éloges, M. de Montesquiou ne se contente pas d'être le plus raffiné des sensitifs, c'est aussi un des seuls poètes penseurs du XIXe siècle. C'est un intellectuel avant tout. Aussi, comme il est arrivé pour Baudelaire, les vers-maximes abondent dans ses vers, et ses vers sont aussi souvent cornéliens que ceux de Baudelaire sont souvent raciniens. Essayez ce leu. Demandez de qui sont ces vers sur la mort du Paon :
Ses yeux se sont éteints, maie non ceux de sa traîne.
II rayonnait vivant, il rayonne défunt,
II enseigne à mourir d'une façon sereine ;
celui-ci
Ceux que la pudeur fière a voués au cil sec ;
cet autre
L'âme y voit mieux en elle au déclin des clartés.
De Corneille ? Non, de Montesquiou.
Ceux-ci (sauf peut-être le troisième)
Et c'est encor, Seigneur, le meilleur témoignage
Que nous puissions donner de notre dignité
Que cet ardent sanglot qui roule d'âge en âge
Et vient mourir au bord de votre éternité.
Ces autres
Ah ! Seigneur, donnez-moi la force et le courage
De contempler mon coeur et mon corps sans dégoût,
devraient être de Racine et sont de Baudelaire.
J'ai devant moi en écrivant, une photographie de M. de Montesquiou qui a gardé la beauté parfaite, la noblesse pensive de sa figure. Sur cette tête aux cheveux légèrement bouclés comme celles des statues grecques qui ont ce même charme léger et brillant, on voudrait voir " le divin laurier des âmes exilées ". Au-dessous, le poète a écrit ce vers qui commence une pièce des Chauves-souris
Je suis le souverain des choses transitoires,
c'est-à-dire (quelque gaucherie qu'il y ait à résumer une pièce aussi parfaite) le souverain du reflet des nuances et de l'ombre des apparitions. La conclusion de ces courtes réflexions ne serait-elle [pas] que son royaume n'est pas seulement de ce monde et que les choses éternelles autant que les transitoires l'ont aussi souvent préoccupé ? Puisqu'on a tant récité cette année Le Coucher de la morte, qu'on écoute une fois Laus Noctis'. C'est le meilleur argument que nous avons gardé pour la fin.
Marcel Proust, article inédit, initialement destiné à la Revue blanche, puis à la Revue de Paris, refusé par les deux et finalement recueilli dans Essais et articles, éd. Gallimard.
22:20 Publié dans Le rythme et le mètre | Lien permanent | Commentaires (0)
17.08.2005
Nous avons perdu le soleil
"Gardons-nous de croire que nous voyons le soleil comme le voyaient les civilisations anciennes. Nous ne voyons qu'un petit luminaire scientifique, réduit à un ballon de gaz enflammé. Dans les siècles précédant Ezéchiel et jean, le soleil était encore une réalité magnifique. Les hommes en tiraient force et splendeur, et lui rendaient hommage, chantant sa gloire dans leurs actions de grâce. La connexion en nous est rompue, les centres nerveux sont morts. Notre soleil est tellement plus banal, tout autre chose que le soleil cosmique des anciens. Nous pouvons voir ce que nous appelons soleil, mais nous avons perdu Hélios pour toujours, et plus encore le grand globe des Chaldéens. Nous avons perdu le cosmos et nous ne sommes plus en sympathie avec lui, c'est notre principal tragédie. Qu'est-ce que notre misérable petit amour de la nature - la Nature! - comparé à l'ancienne et magnifique vie à l'unission avec le cosmos, et honorée du cosmos!"
D.H. Lawrence, Apocalypse.
11:30 Lien permanent | Commentaires (0)
16.08.2005
Le lion vert

"Je suis le lion vert et l'or véritable.
Je porte au fond de moi tous les mystères des Philosophes."
Rosarium philosophorum, XVIe siècle.
21:40 Lien permanent | Commentaires (0)
15.08.2005
Dire le rien
"S'il ne se passe rien, écris pour le dire."
Cicéron.
21:20 Lien permanent | Commentaires (0)
14.08.2005
Je t'ai tué pour que tu regorges de vie...

"Je t'ai tué pour que tu regorges de vie...
Et je cacherai ta tête pour que le monde ne te voie pas..."
(Zozime)
15:05 Lien permanent | Commentaires (0)
Orient-Occident
"De même qu'au premier jour de la Création Dieu sépara la lumière des ténèbres, et que du soir et du matin fut fait le premier jour, de même le premier jour de l'Histoire a séparé les peuples d'Occident et d'Orient, pour une hostilité perpétuelle et un désir pérpétuel de réconciliation; car telle est la vie de l'être créé: se consumer et sombrer à nouveau dans l'antique et paisible nuit de l'origine incréée; c'est pourquoi les peuples d'Occident et d'Orient se combattent en une lutte à mort; ils aspirent à trouver enfin le repos."
Droysen, Histoire d'Alexandre, 1833.
09:55 Lien permanent | Commentaires (0)
Entre deux éternités
"Les idées que les ruines réveillent en moi sont grandes. Tout s'anéantit, tout périt, tout passe. Il n'y a que le monde qui reste ; il n'y a que le temps qui dure. Qu'il est vieux ce monde ! Je marche entre deux éternités. "
Diderot, Salon de 1767
05:15 Lien permanent | Commentaires (0)
13.08.2005
Cosmologie
L'interprétation romantique de l'éternel retour occulte le caractère systématique et nécessaire d'une conception subordonnée aux deux présupposés de la cosmologie ancienne: l'éternité du monde et sa finitude spatiale. Dans un tel cadre, celui d'Empédocle, par exemple, la somme des éléments du monde est en nombre fini, de même, la combinaison de ses éléments est en nombre fini. Déployé sur un temps infini et à l'épuisement des combinaisons possibles, le monde ne peut que recommencer à être ce qu'il était. Plus encore, il ne peut que recommencer un nombre infini de fois. Mieux encore, il a déjà recommencé un nombre infini de fois, de sorte que l'acte que j'accomplis à l'instant n'est que la répétition infinie du même acte dans l'éternité. Dans un tel monde le temps n'existe pas puisqu'à l'échelle de l'infini la répétition du même n'est qu'une simultanéité d'évènements éternels.
Les grandes gestes sémitiques puis chrétienne ont ici tout inversé: le temps compté se déploie au service d'une eschatologie, qui suppose une création et une fin du monde, tandis que l'espace infini laisse subsister une infinité d'éléments, de combinaisons d'éléments, sans menace d'épuisement. Le temps linéaire est né et avec lui un passé irrémédiablement perdu. Les Grecs ne connaissaient que le chaos, qui revient cycliquement défaire le cosmos, lequel se recompose à l'identique: rien n'est perdu parce que rien n'est crée. Sémites et chrétiens ont inventé, en même temps que cette chute vertigineuse dans le temps qui s'appelle passé, le néant et aussi la possibilité de la grâce.
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Robert et Marcel
Je suis le souverain des choses transitoires,
Etant le courtisan du Rare et du Ténu;
L'infinitésimal en mon terme a tenu,
Et des mutations je dirai les histoires.
Au dos d'une photo de Robert de Montesquiou à Marcel Proust, pour leur première rencontre, avril 1894.
10:05 Publié dans Le côté obscur de la rose | Lien permanent | Commentaires (0)
12.08.2005
Ordre profane
"Seul le messie lui-même achève tout devenir historique, et en ce sens que seul il libère, achève et produit la relation entre ce devenir et le messianisme lui-même. C'est pourquoi aucune réalité historique ne peut d'elle-même et par elle même vouloir se référer au messianisme. C'est pourquoi le royaume de Dieu n'est pas le telos de la dynamis historique ; il ne peut être posé comme fin. Historiquement il n'est pas fin, mais terminaison. C'est pourquoi l'ordre du profane ne peut être bâti sur l'idée du royaume de Dieu, c'est pourquoi la théocratie n'a aucun sens politique, mais seulement un sens religieux. (Le grand mérite de Bloch, dans son Esprit de l'utopie, est d'avoir nié vigoureusement la signification politique de la théocratie).
L'ordre du profane doit se fonder sur l'idée de bonheur. Sa relation au messianique est l'un des enseignements essentiels de la philosophie de l'histoire. Cette relation conditionne, en effet, une conception mystique de l'histoire, dont la problématique se peut exposer en image. Si l'on représente par une flèche la fin vers laquelle s'exerce la dynamis du profane, par une autre flèche la direction de l'intensité messianique, assurément la quête du bonheur de la libre humanité trouve son impulsion dans cette orientation messianique ; mais, de même qu'une force peut, par sa trajectoire, faciliter l'action d'une autre force sur une trajectoire opposée, ainsi l'ordre profane du profane peut favoriser l'avènement du royaume messianique. Le profane, de la sorte, n'est pas une catégorie de ce royaume, mais une catégorie pourtant, et des
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